
Vent(s) de folie…
Un succès fou
D’un château à l’autre… Qui pourrait être assez fou pour établir un quelconque rapport entre la musique religieuse catholique allemande de la fin du XIXème siècle et les bandes sonores actuelles des films d’animation américains ? Et pourtant on connait le succès touristique du château de Neuschwanstein, cette demeure éclectique à l’architecture un peu folle, commandée par Louis II de Bavière, un monarque à la raison quelque peu chancelante ; il dédiera ce « digne temple à l’ami divin qui a apporté le salut et la bénédiction au monde » à savoir Richard Wagner.
Or la silhouette aisément reconnaissable de Neuschwanstein resurgira en pleine lumière au cours du vingtième siècle à la faveur d’un décor imaginé par les studios Walt Disney pour le célèbre dessin animé « La belle au bois dormant » qui connaîtra un tel succès que ce château, revisité par Disney, deviendra l’emblème des parcs d’attraction Disneyland. L’affluence touristique qu’ils connaissent n’a rien à envier à celle drainée par le château original dont l’ombre sera désormais associée aux bandes sonores des productions Disney !
Un vent mauvais
Il se trouve que le maître de chapelle de ce monarque extravagant n’était autre que Josef Rheinberger, contemporain de Wagner, dont la fonction officielle était de promouvoir et diffuser la musique dans toutes les églises catholiques du royaume et parmi la centaine d’œuvres religieuses qu’il a composées figure la plus célèbre d’entre elles : la Messe en Mi bémol majeur (opus 109) datée de 1878 et écrite pour huit voix réparties en double chœur. A l’instar du château alors en construction, cette œuvre constitue un monument de l’esthétique romantique de la fin du XIXème siècle.
Mais loin des excès du « Sturm und Drang «, caractéristique d’un romantisme sombre et inquiétant, cette messe nous surprend et nous émeut par son équilibre et sa sérénité, signes d’une foi profonde dans le message d’amour évangélique. Oserions-nous alors rapprocher sa tonalité de la lettre postée sur Facebook au lendemain de l’attentat du Bataclan par Antoine Leiris dont la femme fut l’une des nombreuses victimes ? Loin de crier vengeance, il oppose au vent mauvais du fanatisme religieux, à la folie du terrorisme, une attitude empreinte elle aussi d’espoir et de douceur, en lançant à la face des assassins : « Vous n’aurez pas ma haine ».
Un souffle libérateur
Et si on se laissait aller alors à une tout autre folie, une douce folie, celle qui prend un malin plaisir à brouiller les codes établis, à mêler les genres et les styles, à nous faire perdre de vue nos références, à nous laisser dériver, en toute liberté, tel un bateau ivre ballotté au gré des caprices d’un éclectisme débridé, dans un désordre loufoque, dans un joyeux télescopage ? Bref à vivre l’instant musical avec la gourmandise naïve et intriguée de l’enfant devant une pochette surprise* !
Reconnaissons-le : nous n’aimons pas être dérangés dans nos légendes, ni contestés dans nos vérités. Mais, fort heureusement, souffle parfois le vent espiègle de la folie qui agite malicieusement les grelots de sa marotte : « Je sais tout le mal qu’on entend dire de la Folie, même chez les fous. C’est pourtant moi, et moi seule, qui réjouit les dieux et les hommes. » (Erasme, Éloge de la folie, 1509).
P. Chevrier
*… dont le contenu sera révélé à l’issue du concert !

